Être soi au boulot (et survivre !)

« Ça va mal au boulot » : qui n’a pas déjà entendu cette phrase en demandant des nouvelles à un ami ? Que ce soit à cause d’un collègue jaloux, d’un boss stressé ou d’une charge de travail trop faible, trop intense ou peu intéressante, les raisons sont nombreuses d’être tristoune à la cafèt’.

Loin d’être un phénomène de mode isolé, la souffrance au travail est une problématique majeure qui détériore la qualité de vie des individus et porte atteinte à leur santé physique et mentale. Poussé à son paroxysme, on diagnostique alors le burn-out (syndrome d’épuisement professionnel), le bore-out (syndrome d’épuisement professionnel par l’ennui) ou le brown-out (syndrome d’épuisement professionnel par la perte de sens du travail).

Mais d’où ça vient ? Notre monde qui ne tourne pas rond ? La génération Y et Z qui veut kiffer la vie ? Une envie de sur-performer au détriment de l’humain ? J’ai débroussaillé le sujet avec Danièle Linhart, directrice de recherche émérite au CNRS, experte du sujet grâce à 40 années passées à enquêter dans les entreprises. On fait le point ensemble sur le pourquoi du comment, dans ce tout premier article d’une série dédiée au bien-être au travail.

 

Pourquoi ça va mal au travail ?

Selon Danièle Linhart, deux éléments majeurs sont responsables du mal-être au travail.

Autrefois focalisée sur sa capacité à établir un devis ou à mettre en oeuvre un tableau de suivi, l’évaluation du salarié sur ses qualités personnelles vient petit à petit remplacer celle de ses strictes compétences professionnelles. On porte aujourd’hui davantage son attention sur ses qualités intimes : sa créativité, son courage, son audace, sa capacité à se dépasser… On fait entrer une dimension psychologique dans le processus d’évaluation du salarié qui est notamment à l’origine du développement de son narcissisme (et de son ego ? on en a longuement parlé ici !).

La deuxième raison du mal-être en entreprise est la mise en place d’un changement perpétuel : on change de logiciels, de bureaux, d’organisation, de services, de direction… Même les plus anciens n’ont plus de repère : tout est à réapprendre en permanence. L’expérience est rendue obsolète. On perd tout contrôle… et par la même occasion toute confiance ?

Danièle Linhart nomme l’association de ces deux phénomènes le processus de précarisation subjective.

Danièle Linhart

Danièle Linhart, sociologue du travail et directrice de recherche émérite au CNRS.

 

L’entreprise est-elle en charge de notre bonheur ?

Les Chief Happiness Officers ou Chefs du Bonheur ont le vent en poupe sur l’hexagone. En charge du bonheur des salariés, ils développent des crèches d’entreprises, organisent des cours de yoga entre midi et deux et proposent des after-works réguliers pour que les salariés viennent travailler avec plaisir. Une excellente initiative qui apporte détente et gaieté au bureau et améliore profondément la qualité de vie des salariés.

Faire preuve de respect et de bienveillance pour faciliter le quotidien de chacun est essentiel en entreprise, que ce soit pour améliorer l’équilibre des salariés ou la productivité de la société.

Mais pouvons-nous être responsable du bonheur des autres ?  Le bonheur n’est-il pas une quête purement personnelle qui revêt des facettes bien différentes d’un individu à l’autre ?

A quel moment et pourquoi avons-nous accepté que l’entreprise s’investisse de la mission de nous rendre heureux ?

 

Je suis responsable de mon propre bonheur

Quand on commence à s’intéresser au bien-être, développement personnel et tutti quanti on arrive rapidement à la notion de culpabilité. Ô pauvre de moi quel horrible comportement j’ai pu avoir ! Culpabilité, du latin « culpabilis » : coupable, qui a commis une faute (source : CNRTL). Oui c’est bien beau tout ça mais quel rapport avec mon bien-être au travail ?

J’y viens.

On n’expérimente pas la culpabilité lorsqu’on prend ses responsabilités. Si j’agis en prenant mes responsabilités, je ne suis pas dans la culpabilité.

Si j’agis de manière consciente, en connaissant mes forces et mes limites, je peux commettre une faute bien-sûr. Mais si je prends mes responsabilités, autrement dit si je considère que je suis le seul et unique responsable de mon comportement, j’ai le pouvoir d’observer la situation et de la modifier. De l’améliorer pour qu’elle ne soit pas source de souffrance pour moi et pour mon entourage.

Je prends conscience de mon propre pouvoir : je suis ne suis pas responsable de ce qui m’arrive (quoique… on en reparlera !) mais je suis responsable de ce que j’en fais.

 

Je prends mon bien-être au travail en mains

Alors oui j’ai employé des gros mots. On n’est pas responsable de ce qui nous arrive (même si je nuancerais certainement mon propos un jour ou l’autre !) mais on est responsable de ce qu’on en fait. En d’autres termes on ne subit pas passivement la vie, mais on a le pouvoir d’être acteur. Et réalisateur. Et scénariste aussi !

J’ai le pouvoir de dire non quand je n’ai pas envie de dire oui. J’ai le pouvoir de poser mes limites (de temps, d’horaire, de moyens…) quand je sens qu’elles sont menacées. J’ai le pouvoir de parler quand ça ne va pas. J’ai le pouvoir de suggérer des modifications dans l’organisation du travail. J’ai le pouvoir de m’exprimer quand les choses ne me plaisent pas. J’ai le pouvoir de décider que les problèmes des autres ne sont pas mes problèmes. J’ai le pouvoir de renvoyer les autres à leurs propres responsabilités.

Car non, je ne vais pas me taire parce que ça ne se fait pas. Parce que c’est mal vu. Parce que je viens d’arriver. Parce que je vais bientôt partir. Parce que je suis plus jeune. Parce que je suis trop vieux. Parce que je suis stagiaire. Parce que je suis proche de la retraite. Parce que je veux faire bonne impression. Parce que je veux me faire une place. Parce que je dois faire mes preuves. Parce que je veux me mettre le boss dans la poche. Parce que je veux que mon collaborateur me trouve cool. Parce que je pars en congé demain. Parce que je reviens de congé maternité. Parce que c’est un job d’été. Parce que je ne vais pas rester. Parce que ça ne changera rien d’abord. Parce que tu comprends dans ma boîte c’est pas pareil. Parce que oui mais tu peux pas comprendre toi ça ne marche plus du tout comme ça maintenant en entreprise.

Si c’est non, c’est non et c’est tout aussi important pour moi de le dire que lorsque c’est oui. Souvenez-vous on en a déjà parlé ici, faire preuve de courage c’est agir avec cœur. C’est oser dire ce qu’on pense sans avoir peur de ne plus être approuvé, validé, aimé par l’autre. C’est aussi oser dire ce qu’on pense sans le faire pour écraser l’autre, faire régner sa justice, avoir raison. C’est simplement être fidèle à qui nous sommes et avoir le courage de l’exprimer sans crainte d’une conséquence sur les attachements affectifs qu’on a construits autour de soi.

On a tous la responsabilité d’être le plus authentique possible. D’être au plus proche de la version originale de nous-même.

Alors oui, ce n’est pas facile ni rapide ! Ça ne se programme pas du jour au lendemain pas plus que ça ne se planifie sur un Bullet Journal. Ça demande de l’engagement, certainement même toute une vie de détermination, puis de découragements et de persévérance. C’est difficile mais ça en vaut la peine parce que c’est nous.

 

Comment je me lance ?

Danièle Linhart a eu la générosité de nous livrer un conseil précieux pour retrouver son bien-être au travail. Un conseil très simple et accessible à tous mais ô combien salvateur !

« Si prendre notre pouvoir nous semble trop difficile, on rassemble alors toutes les conditions qui y sont favorables ». Danièle Linhart.

On ne reste pas seul. On parle de nos problématiques de travail autour de nous : notre famille, nos amis, notre médecin, nos collègues, notre boss, nos RH. On ne s’isole pas pour ne pas intérioriser sa souffrance, et pour faire émerger des solutions. En partageant ce que l’on ressent, on crée les conditions favorables à la résolution de notre problème. C’est déjà en quelque sorte une première étape pour reprendre son pouvoir personnel.

Alors promis on ose et on n’abandonne pas ?

 

***

Merci à Danièle Linhart pour sa générosité, sa passion pour l’humain et sa détermination à nous rendre heureux au travail

Danièle Linhart est sociologue du travail, directrice de recherche émérite au centre national de la recherche scientifique (CNRS). Elle a passé sa carrière dans des laboratoires de sociologie à étudier sur le terrain les problématiques du travail et de l’entreprise. Grâce à des séances d’observation et des entretiens elle a mis en évidence le processus de précarisation subjective. Danièle est une femme disponible et à l’écoute qui a partagé avec joie et simplicité pour Belle dans sa peau le résultat de 40 ans d’études dans le monde du travail. Son dernier ouvrage, La Comédie humaine du travail, est paru en 2015 aux éditions Erès et a remporté le prix de l’écrit social.

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4 réflexions sur “Être soi au boulot (et survivre !)

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